Le Nord à vélo : marais, mine et spécialités chtis
4 jours à vélo de Boulogne-sur-Mer à Aulnoye-Aymeries via Saint-Omer, Béthune et Lens. La genièvre de Houlle, le marais audomarois, les terrils jumeaux, le Centre Minier de Lewarde et une tournée gourmande qui ne nous a pas épargnés.
On a longtemps cru, comme tout le monde, que le Nord c'était gris. On en revient avec une autre idée en tête. Gris le ciel, ça oui, on a pris notre dose de flotte. Mais pour le reste, c'est une des régions les plus chaleureuses qu'on ait traversées en vélo. Chaleur des gens qui viennent te parler sans raison, chaleur de la table, chaleur de la bière qu'on lève à n'importe quelle heure. Et en même temps une vraie rudesse, celle d'un pays qui a vécu dans la poussière des mines et qui porte encore ça dans ses paysages. C'est ce mélange qu'on est allés chercher, sans le savoir au départ.
Jour 0 — Arrivée à Boulogne-sur-Mer
On débarque tard, vers 22h à la gare de Boulogne-sur-Mer. Premier contact pas franchement séduisant : la sortie de gare est morose, c'est des grandes barres d'immeubles à l'ancienne, ça ne donne pas tellement envie. On se dit quand même qu'on ne va pas se coucher sans une bière, et on monte vers la ville haute, parce qu'on voit au loin de jolis monuments.
Et là, claque. La cité fortifiée de Boulogne, on ne connaissait pas du tout, on ne savait même pas que ça existait. Des remparts, des pavés, de vieux bâtiments, la basilique Notre-Dame qui éclaire la nuit avec son dôme. Une ambiance un peu Saint-Malo, mais en plus secret. On tombe sur une rue où tous les bars sont alignés, c'est vendredi soir, ça déborde de monde venu s'enquiller tranquillement. Ici c'est pas Paris, et ça se voit direct sur les gens.

On atterrit au Froggy Blues. Ça joue de la guitare, l'éclairage rouge donne un air de rade de pirates, et on sent que le vieux serveur a clairement vécu des choses. C'est pas la première bière qu'il sert. On reste là un moment, la basilique illuminée au loin, avant d'aller dormir à notre hôtel B&B. Le voyage n'a pas encore commencé qu'on est déjà conquis.
Jour 1 — De Boulogne-sur-Mer à Saint-Omer
Réveil à Boulogne. On commence comme il se doit par un café dans un PMU du coin, Au Persan, et un crochet par la boulangerie de l'Amirauté. On se prend un gros pudding nordique, le genre de truc qui te cale pour la matinée et voire même un peu au-delà.
Avant de partir, petit tour par le marché aux poissons. Il est encore tôt, mais on a le temps de voir les beaux crabes, les homards, les étals bien achalandés. Ça ne paie pas de mine, quelques échoppes alignées, mais ça raconte tout de suite ce qu'est Boulogne : une ville de pêche, premier port de pêche de France d'ailleurs. C'est ça qui fait que Boulogne, c'est Boulogne.

On prend la route. Premier tronçon vers Wimereux, le long de la Côte d'Opale, puis on bifurque vers l'intérieur direction Saint-Omer. Et c'est là que la météo nous tombe dessus. Dès qu'on quitte la côte, on se prend de la pluie tout du long. Pas une averse, non, de la flotte continue, du vrai temps de Nord. On n'a pas été gâtés ce jour-là.
Arrêt salvateur à Licques, dans un petit PMU, Le Centaure. On s'autorise un Picon même s'il est un peu tôt, parce que c'est comme ça que la machine se relance. Et c'est ce Picon qui nous vaut la première grande rencontre du voyage : un Hells Angels anglais, Matt, paumé là, installé au camping du coin. On discute un quart d'heure. Il nous raconte qu'il enchaîne les bières depuis cinq jours, dix par jour, jusqu'à ce qu'on finisse par lui suggérer gentiment de lever le pied. On repart, on n'a pas tout le temps du monde, mais c'est typiquement le genre de moment qui fait un Graillou Tour.

On arrive un peu trempés mais à l'heure à La Houlloise, le restaurant qu'on avait repéré pour le midi. Cuisine traditionnelle du Nord, avec une particularité : le patron est un ambassadeur de la genièvre de Houlle, l'alcool produit juste à côté, et il en glisse un peu partout dans ses plats. Et là on se régale. Carbonade flamande pour certains, vraiment incroyable, ce ragoût de bœuf mijoté à la bière qui fond tout seul. Le chef nous lâche d'ailleurs quelques-unes de ses astuces : un peu de miel, de la moutarde à l'ancienne, ce qui donne ce côté à la fois doux et relevé. Poulet au maroilles pour d'autres. En dessert, une tartignolle, cette tarte aux pommes bien caramélisée du coin. La gérante, voyant qu'on file ensuite visiter la distillerie, nous fait goûter de la genièvre en avance, histoire de nous mettre dans l'ambiance.

Et l'ambiance, on va la trouver tout de suite après, à la Distillerie Persyn, à Houlle. On est reçus par l'un des gérants, et la visite est passionnante. La genièvre, c'est un alcool de céréales : on fait d'abord une sorte de bière sans houblon, la cervoise, qu'on distille ensuite plusieurs fois. Persyn pousse jusqu'à la quadruple distillation, ce qui adoucit l'alcool, le rend beaucoup moins agressif que ce que le degré laisse penser. Le détail qui fait toute la signature du genièvre, c'est l'infusion de baies de genévrier lors de la dernière distillation : on plonge un sac de baies dans l'alambic, et c'est ce qui donne cet arôme reconnaissable entre tous. Vient ensuite le vieillissement en fûts de chêne, sur le même principe qu'un whisky, avec cette logique que plus le fût est petit plus il colore et boise vite. Le gérant compare le travail à celui d'un cuisinier qui ajuste sa sauce, et la comparaison tient. C'est un alcool qui traverse toute l'histoire de la région, et pas seulement de la France, de toute la Flandre culturelle. On nous présente la gamme complète, on goûte dans des petites mignonnettes, on a même droit à un film qui détaille la fabrication en patois. La genièvre de Houlle vient encore de gagner un titre de champion du monde, et après la visite on comprend pourquoi.

On file vite parce qu'on a rendez-vous à 16h30 à la Maison du Marais pour un tour en barque dans le marais audomarois. Et là encore, grosse surprise. On a un bateau rien que pour nous, et un guide vraiment passionné. Le marais de Saint-Omer, c'est 3700 hectares étalés sur quinze communes, 700 km de voies d'eau, dont une grande partie privée. On y apprend qu'il reste des gens qui vivent là sans accès à la route, qu'on y faisait pousser des choux-fleurs sur des parcelles géométriques héritées d'une technique hollandaise, qu'on y croise hérons, foulques et cigognes installées depuis quelques années. Le détail qui nous fait sourire : c'est le seul endroit de France où le courrier est encore distribué en barque. On a vérifié depuis, c'est vrai. Charles Defoort, 25 ans, est l'unique facteur du pays à faire sa tournée en bateau, sur les rives de ce marais. La balade dure une heure, sur un bateau traditionnel construit sur place, et on en ressort avec l'impression d'avoir vu un monde à part.

On rejoint l'hôtel, le Mercure de Saint-Omer, bien placé en plein centre, une belle chambre pour quatre. Et pour le dîner, on va à la Brasserie Goudale, ce qui nous amuse beaucoup : on boit de la Goudale assez régulièrement, sans savoir qu'il existait des restaurants à l'enseigne. On se prend une andouillette d'Arras, bien locale, accompagnée de frites pour changer, et une Goudale dans un format un peu spécial, la Hippy Juicy. En dessert, le Signature : crème glacée chicorée Leroux, vanille, caramel beurre salé, enrobage chocolat au lait et éclats d'amandes caramélisées, mousse chicorée par-dessus. Le genre de truc qui sort de l'ordinaire. On termine la soirée au Bog Bar, dans le centre, où on s'enfile quelques pintes en se faisant quelques parties de fléchettes avant d'aller se coucher.

Jour 2 — De Saint-Omer à Lens
On se réveille à Saint-Omer et on prend la route le long du canal de Neufossé, une vieille voie de navigation qui relie l'Aa à la Lys et qui a longtemps fait transiter les péniches à travers la région, direction Béthune puis Lens. La matinée se passe bien, et pour une fois il ne pleut pas, ce qui change tout. Le bord de canal, c'est plat et un peu monotone, mais ça vaut le coup d'être fait, c'est une autre facette du Nord, plus tranquille, plus contemplative, et surtout les kilomètres y sont avalés rapidement.

Arrêt à Arques pour le petit-déj, en terrasse : un jambon-beurre et une bière, parce qu'on est en vacances. Les habitants sont très sympas. Un vieux du coin vient nous parler, un peu bourru mais content de voir des cyclistes parisiens, et il nous raconte ce qu'il faisait dans sa jeunesse tout en nous taquinant pas mal. C'est de bonne guerre, c'est même un peu le rituel du voyage maintenant.

On arrive à Béthune et sa Grand-Place, vraiment jolie, avec son beffroi qui domine tout, classé à l'UNESCO comme beaucoup de beffrois du Nord. On avait réservé au Repère, un restaurant qui donne pile sur le beffroi. On se mange notre premier Welsh du voyage, et quel Welsh : ce gratin de pain au cheddar fondu noyé dans la bière, avec un œuf par-dessus, c'est roboratif et parfait pour un cycliste. On l'accompagne d'une Brugse Zot, une bière de Bruges qu'on apprécie particulièrement, donc on est comblés. Les copains partent plutôt sur des burgers au maroilles, bien copieux eux aussi. Tiramisu spéculoos en dessert, et on reprend la route.

Direction Lens, où on attaque les terrils jumeaux. C'est quelque chose de vraiment particulier. Deux immenses cônes de schiste laissés par l'exploitation du charbon, les plus hauts d'Europe, qu'on grimpe à pied. Le relief est presque lunaire, volcanique, une montagne noire posée au milieu de la plaine. On y est un dimanche, il y a du monde : les gens du coin font leur rando, les trailers s'entraînent dans les pentes. On fait l'aller-retour, on profite de la vue qui porte loin sur toute la plaine minière, et on redescend. C'est là qu'on commence vraiment à sentir ce que la mine a fait au paysage.

On pose les affaires à l'Ibis Styles de Lens et on fait un tour dans le centre. Lens, c'est une ville spéciale. On sent qu'on est dans un Nord un peu défavorisé, il y a des coins où on croise des gens un peu cassés, mais globalement c'est attachant, avec l'architecture typique de la région. On va à la friterie La Loco, une institution locale, juste en face de la gare de Lens, là où les jours de match tous les supporters se massent avant d'aller au stade. On est en plein dans le snack du Nord : mitraillettes, mexicanos, des dizaines de choix de sauces, toutes sortes de trucs improbables, le tout arrosé de pintes. Et autour de nous ça vit fort. Un clochard nous joue de l'harmonica, un vieux bien éméché joue à la pétanque sur la route, des gens passent en voiture en hurlant. Lens c'est un peu n'importe quoi, mais les gens sont sympas et on rigole bien. On rentre dormir à l'Ibis, encore une fois content de notre journée.

Jour 3 — De Lens à Aulnoye-Aymeries
Dernier jour déjà, et le plus costaud : 110 km, contre 65 à 70 les deux jours précédents. Le réveil à 6h30 manque de déclencher une révolte chez les graillous, mais on finit par se lever pour aller à Lewarde visiter le Centre Historique Minier.
C'est le grand moment culturel du voyage, et c'est impressionnant. On descend dans les galeries reconstituées, casque jaune sur la tête, et on remonte le temps de l'exploitation du charbon. On nous raconte les chantiers du XIXe siècle où on travaillait à genoux dans des veines d'un mètre de haut, le boisage en sapin qui craquait pour prévenir l'effondrement, les galibots, ces enfants de douze ans qui chargeaient le charbon, les chevaux descendus au fond dans des harnais et qui n'en remontaient quasiment jamais. Puis les marteaux-piqueurs, la poussière qui donnait la silicose, les grandes catastrophes, le coup de poussier de Courrières et ses milliers de morts, le coup de grisou de Liévin. On ressort de là en relativisant sérieusement notre petite vie de cyclistes. C'est une vraie immersion, et ça nous a marqués.

Une fois sortis, on mange sur la route, dans une boulangerie classique, Le Fournil d'Ostrevant à Bouchain. Rien d'exceptionnel pour être honnête, mais ça fait l'affaire. On se prend des pâtes au poulet maroilles bien chaudes, parfait pour faire le plein d'énergie avant la suite, et forcément un petit merveilleux en dessert, cette meringue enrobée de chantilly et de chocolat qu'on trouve partout dans le coin.
L'après-midi, on traverse une enfilade de petits villages en briques rouges, vraiment typiques du Nord, avec leurs petits cafés. C'est une constante de tout le voyage et c'est joli, on se croirait par moments en Belgique, ou même un peu en Angleterre. On file vers Aulnoye-Aymeries où on doit reprendre le train le soir.

Dernier stop avant le train, et pas le moindre : la Ferme du Pont des Loups, à Saint-Aubin, juste à côté de Maroilles. Une très belle boutique où ils fabriquent leur propre fromage. Maroilles fermier bien sûr, mais aussi vieux-lille, de belles flamiches, et le Chti Biloute, une de leurs créations. On achète du maroilles fermier pour ramener un bout du voyage à la maison. Heureusement qu'ils nous le mettent sous vide, parce que sinon on aurait enfumé tout le wagon au retour.
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Et c'est là-dessus qu'on conclut ce Chti Tour. Une journée à 110 km dans les jambes, du maroilles dans les sacoches, et la tête pleine d'un Nord qu'on n'attendait pas comme ça. Chaleureux et rude à la fois, riche d'une culture qu'il a payée cher. On est venus chercher du plaisir et des kilomètres, on repart avec bien plus que ça.
Fin du Graillou Tour Chti.
